Des ressources éducatives numériques: à quel prix?

21 mars 2007 par Clément Laberge

Ne me tenez pas rigueur du texte qui suit, qui mériterait sans doute quelques nuances, mais devant tous les défis auxquels les éditeurs (et notamment, mais pas particulièrement les éditeurs du CNS) sont aujourd’hui confrontés et qui, loin d’être théoriques, font en sorte que le quotidien de plusieurs d’entre-nous est de plus en plus périlleux, j’ai envie de pousser un petit cri du coeur. Parce que…

Au moment où se débutent les 12e Rencontres de l’ORME;

Au moment où on rapporte que le marché européen des TIC est en progression;

Alors que le déploiement des ENT semble prendre du retard; et qu’en conséquence, une foule de projets alternatifs de mises en réseaux voient le jour autour de l’éduc;

Alors que pratiquement tous les éditeurs de ressources éducatives numériques constatent une chute très importante de leur chiffre d’affaire pour la fin de l’année 2006 et le début de l’année 2007; et que les usages des TICE tardent à se déployer;

Alors que personne n’est dupe des invraisemblables annonces à l’effet que « le marché de l’édition scolaire multimédia “s’est stabilisé autour de 10 millions d’euros avec le CNS et le KNE […] devrait connaître une légère reprise pour parvenir à environ 13 millions d’euros […] pour atteindre environ 20 millions » et que « dans le secondaire, “30% à 40% des enseignants utilisent le numérique en classe et les usages sont systématiques dans tous les lycées professionnels »;

Je m’inquiète de voir enfler le discours bien pensant qui alimente habilement l’illusion selon laquelle il serait possible de libérer l’école des éditeurs et que, bientôt, toutes les ressources éducatives pourront être gratuites — comme s’il ne coûtait rien de les développer, comme si le travail des auteurs et des créateurs n’avait pas à être rémunéré et comme si, le plus souvent, les charges financières associées n’étaient pas directement reportées sur l’institution;

Et même si je me réjouis en constatant que le Ministère de l’Éducation a heureusement fait une place aux ressources éducatives développées par des éditeurs dans son opération Une clé pour démarrer, je suis perplexe quant à la suite… et sur la façon d’aborder aujourd’hui le développement des ressources éducatives.

Décidément, je pense qu’il est temps d’élargir la réflexion, de faire ensemble un état des lieux sans complaisance, et de nous mettre en ordre de bataille pour voir à ce que soient rapidement réunies les conditions nécessaires au développement de nos entreprises dont l’expertise est — rappelons-le sans gène — absolument nécessaire au bon fonctionnement de l’école.

Misérabiliste? Certainement pas! Confiant dans l’avenir? Certainement! Sauf que le contexte actuel me semble terriblement malsain — pour tout le monde! Et pour l’école, au sens le plus large.

Voilà ce que j’avais envie d’exprimer, sans trop peser mes mots, ce matin. N’hésitez pas à réagir…

Posté dans Témoignages, Débats |

11 réponses

  1. André Cotte dit:

    Ça me rappelle une certaine époque dans le logiciel éducatif. On dirait que l’histoire se répète…

    Une partie du problème vient de la répartition des budgets scolaires. À l’époque, le budget d’achst pour les logiciels était une chose qu’on pouvait couper tant qu’on voulait. Ce n’était pas inscrit dans les moeurs. À preuve, les manuels scolaires s’en tirent encore assez bien car personne n’ose sabrer dans ces budgets là, du moins pas autant qu’ailleurs.

  2. Virginie Clayssen dit:

    Les mots sont révélateurs. Si le manuel scolaire désigne un objet relativement stable, les termes employées pour désigner les entités numériques censées le compléter voire se substituer progressivement à lui sont remarquablement flous : “ressources” est bien vague, “contenus” s’applique à bien des choses… Ce flou induit un flou dans le débat autour des aspects techniques, économiques et juridiques, où les confusions vont bon train : “libre”, “gratuit”, “open-source”, “propriétaire” sont la plupart du temps employés à au petit bonheur la chance. Effectivement, un gros effort de clarification s’impose…

  3. Bruno Devauchelle dit:

    Clément,

    Il me semble qu’il est temps de changer de modèle. Il ne faut pas confondre la rémunération des auteurs et du développement de leurs oeuvres avec la rémunération de la diffusion. En effet pour moi cette réduction met l’auteur dans la dépendance du diffuseur d’autant plus que c’est le diffuseur qui se charge de rémunérer l’auteur. Ce modèle a encore de belles années devant lui, mais il est nécessaire d’inventer d’autres modèles. L’évolution de la presse quotidienne en France ainsi que celle des sociétés qui produisent et diffusent des CD audio (et bientôt vidéo) appelle inéluctablement à rechercher d’autres pistes.
    Dans le monde du logiciel “libre” la rémunération des auteurs est dérivée du produit initial pour lequel il ne perçoit aucune rémunération. Dans le domaine de la musique, il y a le CD et il y a les concerts. Notre société a vu enfler le poids financiers des diffuseurs dans la vie des auteurs (l’exemple du sport professionnel le confirme).
    Toutes les activités ne débouchent pas sur des produits “dérivés” commercialisable. Dans le domaine de mon activité professionnelle, c’est l’acte de formation qui est le produit dérivé des écrits. Du coup la commercialisation des écrits se divise en deux parties : en amont, pas commercialisable, mais marchandise d’appel, et en aval, demande de documents sur mesure (vendus cette fois-ci) issue de la formation/conseil donnée.
    Autre champ de réflexion : la représentation de la valeur d’une oeuvre de l’esprit. Je crois que tant que les modèles traditionnels de distributions seront dominants, ils empêcheront une évolution des mentalités : c’est en particulier la dématérialisation des biens et les fluctuations des prix des services numériques observées ces dernières années qui a accentué cette défiance et ce refus de payer.
    Le débat mérite d’être approfondi, voilà une petite contribution

    Bruno Devauchelle

  4. CK dit:

    Bonjour, le débat progresse mais le combat stagne, car, au-delà des effets d’annonces sur les chiffres, le front n’est pas uniquement là où on veut le placer, à savoir celui de la soi-disant gratuité de ressources produites par les enseignants eux-mêmes avec ou sans des logiciels “libres”.
    Car il y a aussi celui érigé par certains (grands) éditeurs, qui usent (eux aussi) des effets d’annonces, mais brident le développement du marché en n’intégrant pas le numérique dans la production de ressources pédagogiques (sur tous supports) selon des méthodes “industrielles”.
    Pour ces derniers, quelle est la crainte réelle, sinon celle de voir les revenus du “papier” phagocytés par le numérique ?

  5. Un billet d’humeur du président du CNS - L’Internet éducatif - LeWebPédagogique dit:

    […] Mon ami Clément, qui préside notamment aux destinées du CNS signe sur son blog un billet d’humeur intéressant. Extrait choisi : Je m’inquiète de voir enfler le discours bien pensant qui alimente habilement l’illusion selon laquelle il serait possible de libérer l’école des éditeurs et que, bientôt, toutes les ressources éducatives pourront être gratuites — comme s’il ne coûtait rien de les développer, comme si le travail des auteurs et des créateurs n’avait pas à être rémunéré et comme si, le plus souvent, les charges financières associées n’étaient pas directement reportées sur l’institution… […]

  6. Vincent OLIVIER dit:

    Merci à Clément de nous proposer de débattre de ce sujet.

    Quelques réflexions issues de mon expérience avec leWebPédagogique.

    Il faut pour faire un bon travail des ressources, en particulier des moyens humains. Les formidables expériences comme Wikipedia ou Sésamath démontrent que si le collaboratif bénévole fait des merveilles, il finit par se heurter à la disponibilité de ceux qui tiennent ces projets à bout de bras. La pérénité de Wikipédia passe par un appel aux dons (très américain comme approche), celle de sésamath par la commercialisation d’une version papier, celle d’autres associations par les heures de délégation que l’Education nationale veut bien (ou ne veut pas) accorder aux individus porteurs de projet).

    Pour ne pas se contenter d’une approche médiocre ou incertaine, il faut donc s’occuper sérieusement des moyens financiers d’un cadre de production acceptable.

    Qui dit ressources dit donc revenus. Trois modèles, pour simplifier, existent.

    Le premier est le modèle de l’édition, on vend l’accès au contenu pour sa valeur intrinsèque. La difficulté de ce modèle est d’être très peu représentatif des pratiques du Web. Il ne convient donc qu’à des niches et encore pour des stades de maturité avancée. Je n’y crois guère pour les contenus éducatifs, du moins à court terme, nous sommes encore dans une phase de développement des premiers usages.

    Le deuxième modèle est celui de la subvention, privée ou publique. Les fondations américaines fonctionnent sur le premier mode, les associations françaises se débrouillent pas trop mal sur le second. Les questions qui se posent alors sont celles de l’importance des moyens disponibles sur la thématique travaillée d’une part et la nature exacte des contreparties demandées par les donateurs (en particulier public) d’autre part. C’est la voie la plus souvent empruntée qui ne convient guère à des acteurs privés cependant.

    Le troisième modèle est celui des média, c’est à dire la valorisation d’une audience auprès d’annonceurs. C’est le modèle que nous avons choisi pour le WebPédagogique. On pourra s’offusquer à juste titre sans doute de la co-habitation d’une ambition scolaire et d’un modèle publicitaire. Mais à tout prendre c’est sans doute le modèle qui permet au Salon de l’Education de fonctionner, à Télérama ou au Monde de proposer encore des approches éditoriales ambitieuses. Reste à surveiller scrupuleusement la séparation des fonctions entre la Rédaction et la Régie, ce qui n’est somme toute pas impossible.

    Des réactions à cette position sans doute un peu iconoclaste ?

  7. Clément Laberge dit:

    André: quand tu dis que les manuels scolaires s’en tirent assez bien, est-ce bien « parce que personne n’ose sabrer dans ces budgets là », ou parce que ce sont des budgets contraints par divers moyens réglementaires et législatifs? (et encore plus fortement au Québec qu’en France).

    Virginie: nous sommes d’accord, il faut trouver des termes beaucoup plus clairs pour parler de tout ce domaine… il faut néanmoins admettre que la clarté du terme « manuel scolaire » est le fruit d’une centaine d’années d’usage — tout un défi à relever. Des propositions? Comment mettre en place ce chantier? Est-ce que la blogosphère n’a pas un rôle particulier à jouer à cet égard…

    Bruno: je prépare un texte complémentaire à celui-ci, moins basé sur l’humeur et plus sur la réflexion (il y a des temps pour tout!). Ceci dit, je partage ton opinion sur bien des aspects, et je te remercie pour le texte publié sur ton blog ce weekend, duquel je retiens surtout cette phrase qui, si elle n’est pas forcément rassurante pour le monde de l’édition, offre au moins l’avantage de présenter les enjeux sous un angle un peu différent (et assez inspirant, il me semble): « Il ne s’agit pas de concurrence, mais plutôt de chemins divergents. » Pour ceux qui n’ont pas lu, c’est ici:

    http://www.brunodevauchelle.com/blog/index.php?2007/03/24/111-agitation-dans-la-blogosphere-et-au-dela

    CK: je suis un peu perplexe sur cet angle d’approche. Je crois profondément que dans ce genre de jeu, chacun cherche son intérêt — et que c’est non seulement légitime, mais jusqu’à un certain point souhaitable. Même si je suis évidemment impatient « que les choses se passent », j’assure ma sérénité en me disant que cette inertie (au sens physique) nous protège aussi de renversements « trop rapides ». Pour reprendre une formule qu’on entend de plus en plus: le temps de l’éducation est plus long que celui de la technologie… Et je suis persuadé que lorsqu’un modèle aura été trouvé, les « grands éditeurs » s’y engageront et mettront toute leur force à contribution. Est-ce aux puissants d’initier les réformes? On pourrait en rêver, mais je pense que cela ne s’est pas passé très souvent de cette manière. Est-ce que ce serait « un raccourci »? Je m’interroge. Il me semble qu’il vaut mieux miser sur la créativité, la souplesse et la réactivité des plus petits… et, pour cela, soutenir fortement les petits et moyens éditeurs — et c’est bien ce qui me semble faire défaut par les temps qui courent (et qui est à l’origine de ce billet d’humeur).

    Vincent: merci d’avoir pris le temps de commenter et d’expliquer ton cheminement. Je réserve pour le moment mes commentaires sur « cette position sans doute un peu iconoclaste », mais il me semble qu’il serait utile que tu nous décrives un peu plus/mieux l’écosystème qui se développe un peu autour de lewebpedagogique (nombre de blogueurs, qui sont-ils, etc.). C’est possible?

  8. Mario Asselin dit:

    Je suis votre discussion avec intérêt et je n’hésiterai pas à intervenir un peu plus tard, mais à ce moment-ci, je me réjouis de la qualité de vos échanges. Nous avons tous bien besoin de ce brassage d’idées ;-)

  9. Canal numérique des savoirs » Blog Archive » La discussion s’anime… dit:

    […] Alors d’ici à ce que je prenne le temps de poursuivre ma réflexion de façon plus structurée, je vous invite à aller lire les commentaires qui se sont inscrits à la suite de mon billet d’humeur… et à vous joindre à la discussion. […]

  10. eric fournier dit:

    J’aimerai rappeler au passage, pour ceux qui l’auraient oublié, que les ressources libres, dites gratuites, ne sont en réalité pas gratuites du tout. Elles sont financées, d’une façon ou d’une autre par la collectivité, par nos impôts…

  11. Unfillcen dit:

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